Il y a 30 ans, Canal+ se lançait dans la télévision numérique


Le 27 avril 1996, Canal+ ne lance pas seulement deux déclinaisons de sa chaîne cryptée (Canal+ Jaune et Canal+ Bleu). Avec CANALSATELLITE Numérique, c’est toute une nouvelle architecture de télévision payante qui se met en place : plus de chaînes, plus de services, plus de choix… et surtout une nouvelle manière de fabriquer, transporter et consommer la télévision.

C’était il y a trente ans. La télévision française changeait discrètement d’époque.

Depuis le 14 novembre 1992, CANALSATELLITE analogique diffuse déjà un bouquet de chaînes thématiques par satellite : Canal J, Canal Jimmy, Cinécinémas, Ciné Cinéfil, MCM, Planète, TV Sport/Eurosport, accessible jusqu’alors uniquement par le câble. Le signal transite par les satellites Télécom 2A et 2B, positionnés à 8° Ouest. Un décodeur Syster (le même que CANAL+ analogique) relié à un démodulateur permet d’en décrypter le signal. Au fil des années, le bouquet s’étoffe : en 1994, LCI et Paris Première rejoignent l’offre en option. Mais la logique reste celle de l’analogique : un répéteur satellite, un programme. Le numérique va tout changer.

Pour l’abonné, le basculement de 1996 tient d’abord dans un objet : un nouveau décodeur, le Médiasat, que l’on branche à son téléviseur pour accéder à CANAL+ en numérique et au bouquet CANALSATELLITE Numérique. Et au passage, on change de satellite, exit les satellites français Télécom 2A et 2B, place au satellite luxembourgeois Astra, à 19,2° Est. Mais le décodeur et la nouvelle position orbitale ne sont que la partie visible de l’iceberg. Derrière l’écran, c’est toute une nouvelle chaîne technique qui s’invente : compression, multiplexage, cryptage ou encore services de données.

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Avant le numérique, le satellite avait déjà ses limites


Pour comprendre ce qui change en 1996, il faut revenir à ce qui existait avant.

En analogique, un répéteur satellite, appelé aussi transpondeur, ne transporte qu’un seul programme à la fois. C’est une contrainte physique : le signal vidéo analogique occupe toute la bande passante disponible sur ce répéteur. CANALSATELLITE, dans sa version de 1992, loue donc autant de répéteurs qu’il diffuse de chaînes. C’est coûteux, et surtout, c’est une ressource rare : les positions orbitales et les répéteurs disponibles sur un satellite ne sont pas extensibles à l’infini. 

Le numérique casse cette contrainte. En compressant les images et les sons selon la norme MPEG-2, puis en organisant leur transport selon la norme DVB (Digital Video Broadcasting), il devient possible de faire passer plusieurs programmes dans le même répéteur. En 1996, CANALSATELLITE dispose de quatre répéteurs sur le satellite Astra 1E, chacun offrant une capacité utile d’environ 38 Mbit/s. Dans cette enveloppe de données, on peut faire entrer de la vidéo, du son, des informations de service et des données numériques. Le « canal » n’est plus une fréquence occupée par une seule chaîne : c’est un flux partagé, que l’on organise, découpe et distribue.

En clair

Analogique vs Numérique

Capacité d'un répéteur satellite

Avant 1996 — Analogique
1 Répéteur
1 programme
Signal analogique
occupe toute la bande
10 chaînes = 0 répéteurs
VS
1996 — Numérique DVB/MPEG-2
1 Répéteur — 38 Mbit/s
10 chaînes = 0 répéteurs
En 1996, CANALSATELLITE dispose de 4 répéteurs sur Astra 1E à 38 Mbit/s chacun. Le débit par chaîne est fixe au lancement — le multiplexage statistique adaptatif viendra ensuite.

Le CDN, la machine invisible du bouquet


Ce flux ne s’organise pas tout seul. Au cœur du dispositif, il y a un lieu que le téléspectateur ne verra jamais : le Centre de diffusion numérique, ou CDN, alors installé à l’époque dans l’immeuble Quai-Ouest à Boulogne-Billancourt, qui hébergeait déjà six des dix chaînes de CANALSATELLITE analogique.

Ici tout commence. Les signaux des chaînes arrivent au CDN, principalement par fibre optique, dans des formats hétérogènes. Avant de pouvoir être traités ensemble, ils doivent être ramenés à un standard commun. La vidéo est normalisé en 4:2:2, le format broadcast de l’époque, qui définit comment le signal est échantillonné entre luminance et chrominance. Le son, lui, est converti en AES/EBU : un standard de transmission audio numérique défini conjointement par l’Audio Engineering Society et l’Union Européenne de Radio-Télévision (European Broadcasting Union), devenu la référence pour faire circuler le son entre équipements professionnels en broadcast. Par sécurité, deux liaisons distinctes sont établies pour chaque programme : si l’une tombe, l’autre prend le relais.

Vient ensuite la compression MPEG-2 : l’image et le son de chaque chaîne sont encodés pour occuper beaucoup moins de place. Puis l’embrouillage, à ne pas confondre avec le cryptage des chaînes : il s’agit ici d’un algorithme standardisé DVB qui « mélange » les paquets numériques pour éviter les interférences entre programmes diffusés sur un même répéteur. Enfin, le multiplexage assemble tous ces flux compressés en un seul train de données de 38 Mbit/s, prêt à monter vers le satellite.

La salle d’exploitation du CDN ressemble en apparence à une régie classique : des écrans, des vumètres, des oscilloscopes. Mais le technicien qui y travaille ne surveille plus des images chaîne par chaîne, il surveille des flux. Impossible d’affecter un moniteur par programme quand un seul répéteur en transporter une dizaine : un moniteur par programme suffit, à charge pour le technicien de « plonger » dans un programme spécifique s’il doit en vérifier la qualité.

Synoptique CDN — CANALSATELLITE Numérique
Synoptique

CDN de Boulogne-Billancourt

Centre de Diffusion Numérique · CANALSATELLITE · 1996

Contrôle signal entrant
Contrôle après codage
Contrôle après multiplexage
Contrôle retour satellite
Flux principal
Voie de secours
Glissez horizontalement sur mobile

Comment le signal atteint le satellite


En sortie du CDN, le multiplex numérique doit rejoindre le satellite Astra. Canal+ a prévu deux chaînes pour cela.

Le premier passe par le toit de l’immeuble Quai-Ouest lui-même, où une antenne parabolique de 4,50 m a été installé par British Telecom, à qui Canal+ avait confié cette liaison montante principale. Tout est automatisé et pilotable à distance via Numéris, la marque commerciale de France Télécom pour son réseau numérique professionnel, l’ancêtre de l’ADSL pour les liaisons d’entreprise, qui permettait ici de tout commander à distance.

Le second passe par une liaison en fibre optique vers la station d’émission satellite de France Télécom à Sainte-Assise, en Seine-et-Marne. Les liaisons spécialisées disponibles à l’époque ont soit une capacité trop faible (34 Mbit/s, insuffisant pour un multiplex de 38 Mbit/s), soit trop importante (140 Mbit/s). La solution retenue : multiplexer les quatre multiplex en un seul flux de 114 Mbit/s pour n’utiliser qu’une seule liaison, puis le démultiplexer à l’arrivée à Sainte-Assise.

En clair

La chaîne technique du CDN

Boulogne-Billancourt → Astra 1E

Deux chemins vers le satellite
🛰 ASTRA 1E — 19,2° Est

Astra, une flotte de satellites à maintenir en formation


Pour que tout cela fonctionne, encore faut-il que le satellite soit bien là où il est censé être.

La SES (Société Européenne des Satellites), depuis son siège de Betzdorf au Luxembourg, opère la flotte Astra. En 1996, cinq satellites cohabitent à la position orbitale 19,2° Est : plusieurs satellites partagent la même position orbitale pour assurer la redondance et multiplier les canaux disponibles sur une seule antenne fixe. Ils se déplacent tous à environ 13 000 km/h sur leur orbite géostationnaire. En théorie, un satellite géostationnaire reste fixe par rapport au sol. En pratique, plusieurs forces cherchent en permanence à l’en écarter : l’attraction des masses montagneuses, les vents solaires ou encore les micro-poussières.

Le passage au numérique change aussi la façon dont la SES surveille les signaux. En analogique, un moniteur par chaîne était envisageable. En numérique, avec la multiplication des programmes par répéteur, la SES a construit le DINO (Digital Network Operations Centre) : une grande salle de monitoring automatisée, capable d’analyser les transpondeurs en continu, de déclencher des alarmes sur les taux d’erreur ou le bruit et de faire apparaître sur un mur d’images tous les programmes d’un même multiplex à la demande.

Trente ans plus tard, la position 19,2 ° Est n’a cessé de grossir. Elle a accueilli jusqu’à huit satellites simultanément. Aujourd’hui, Astra 1P, lancé en juin 2024, est le satellite le plus puissant jamais positionné à 19,2° Est : ses 80 transpondeurs Ku-band sont capables de diffuser jusqu’à 500 chaînes en haute définition.

En clair

La flotte Astra à 19,2° Est

Le cube orbital — 36 000 km d'altitude

Position orbitale
19,2° Est
Altitude
36 000 km
Vitesse orbitale
≈ 13 000 km/h
Cube orbital
140 km de côté
5 satellites en 1996
Remise en orbite
Tous les 10 jours
~5 min · Propulseurs embarqués
Légende
Astra 1E CANALSATELLITE
Astra 1A–1D autres
La SES contrôle la position au millième de degré — 3 m en distance, 500 m en azimut. Un télescope de 38 cm vérifie visuellement par réflexion solaire.

Kiosque, Télézoom, C:Direct : quand le décodeur devient une interface


Ce qui est peut-être le plus intéressant, avec le recul, ce ne sont pas les chaînes. Ce sont les services.

Kiosque introduit le paiement à la séance à grande échelle dans la télévision française par satellite. Via sa télécommande, l’abonné consulte la liste des films disponibles, leurs horaires, et achète son programme. Plus de 10 films différents chaque mois, en VO ou VF, dont des genres peu diffusés en clair : horreur, fantastique, films pour adultes. Dès septembre 1996, la logique s’étend au football : les matchs de Division 1 pourront être achetés à l’unité. C’est une prémisse directe du modèle qui structurera les droits sportifs dans les années qui suivent.

Télézoom préfigure le guide électronique des programmes. L’abonné peut parcourir les grilles non seulement des chaînes du bouquet, mais aussi des chaînes hertziennes nationales, par genre, par chaîne ou par thème. Le programme TV ne se lit plus seulement dans un magazine papier : il devient une interface navigable sur l’écran du téléviseur.

C: Direct est le service qui paraît aujourd’hui le plus décalé — et donc le plus révélateur. Il permet de télécharger des logiciels et des jeux vidéo depuis le satellite vers un ordinateur PC 486 (ou plus), équipé de Windows 3.1, d’une carte SVGA 256 couleurs et d’un câble de téléchargement spécifique. Un canal vidéo, intitulée C:, présente l’offre, accompagné de magazines sur l’actualité micro-informatique ou des jeux vidéos. À une époque où Internet grand public n’en est qu’à ses premiers balbutiements en France, CANALSATELLITE Numérique explore déjà l’idée d’un réseau domestique de services mêlant audiovisuel, données et informatique.

La télévision numérique des années 1990 n’est pas encore Internet. Mais elle regarde dans sa direction.

Encyclomédia le podcast


L’histoire de C: et C:Direct racontée par leur fondateur, Alain Le Diberder, ancien directeur des nouveaux programmes de CANAL+. À écouter en podcast

Le 27 avril 1996 n’est donc pas une rupture venue de nulle part. Le numérique permet plus de chaînes, mais aussi des services que l’analogique ne pouvait pas offrir. Le décodeur n’est plus un outil de décryptage : il devient un terminal, une interface, un accès conditionnel à un écosystème. 

Cette logique est celle que la télévision payante pratiquera pendant les trente années suivantes avec différentes acteurs : TPS, les câblo-opérateurs, les fournisseurs d’accès à internet et aujourd’hui les plateformes de streaming. 

Ce modèle, trente ans plus tard, n’a pas vraiment disparu : il s’est simplement dématérialisé.

27 avril 1996. Canal+ passe au numérique.


Avril 1996 : la chaîne cryptée passe au numérique et lance deux déclinaisons : Canal+ Jaune et Canal+ Bleu. Explications sur le fonctionnement de ce multiplexage.

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