Le moment où Canal J a failli devenir la 7ème chaîne hertzienne


Au début des années 1990, la chaîne pour enfants est retenue par le CSA pour diffuser sur un réseau hertzien multivilles.
Retour sur une histoire qui symbolise aussi un échec de la politique française autour de la télévision par satellite.

À la fin des années 1980, la France s’est engagée dans la construction d’un programme de satellites dit à « haute puissance » devant permettre à l’ensemble de la population de recevoir un bouquet de chaînes thématiques. Leur nom ? TDF 1 et TDF 2. Complément de la télévision par câble qui touche les grandes agglomérations, la télévision par satellite doit, pour s’imposer, proposer des programmes exclusifs et attractifs.

C’est dans ce contexte que le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) sélectionne en avril 1989 le projet Canal Enfants pour une diffusion sur le satellite TDF 1. Bien que cette thématique soit déjà présente avec Canal J sur le câble, le projet Canal Enfants rassemble d’importants acteurs du câble, tels que la Compagnie Générale des Eaux, la Lyonnaise des Eaux, la Caisse des Dépôts, des médias comme Canal+ et Antenne 2, ainsi que des acteurs de l’édition, notamment CEP Communication, propriétaire des éditions Nathan et Bayard Presse.

Pour optimiser son entrée sur le marché des télévisions thématiques encore naissant, Canal Enfants envisage de diffuser également sur des fréquences hertziennes terrestres pour étendre sa portée. Offerte gratuitement sur le câble, la diffusion terrestre est vue par ses actionnaires comme une vitrine pour la télévision par câble, dont le développement restait limité à la fin des années 1980. Cependant, la Lyonnaise des Eaux pose ses conditions pour une diffusion hertzienne, en exigeant particulièrement un abandon de cette fréquence au bout de quatre ans au profit d’une diffusion exclusive sur le câble et le satellite.

La diffusion hertzienne, une nécessité économique


La diffusion terrestre est jugée cruciale pour la viabilité économique de Canal Enfants, en particulier dans un contexte dans lequel le câble et le satellite ne sont pas encore pleinement développés. Les actionnaires de Canal Enfants prévoient d’investir plus de 120 millions de francs dans les programmes pour la première année d’exploitation, un investissement initial important pour assurer des programmes de qualité et attirer des abonnements.

Le CSA lance alors, le 21 février 1990, un premier appel d’offres pour une nouvelle chaîne hertzienne cryptée concernant Paris et son agglomération, suivi d’un second appel d’offres, le 3 mai 1990, pour les vingt-deux grandes villes de France où des fréquences étaient encore disponibles.

Canal Enfants + Canal J = Canal J


Pour répondre aux exigences de la Lyonnaise des Eaux et du CSA, Canal Enfants envisage de couvrir 5 millions de foyers via un réseau hertzien crypté. Parallèlement, les conseils d’administration de Canal Enfants et de Canal J envisagent un rapprochement, les deux chaînes ciblant le même public et partageant plusieurs actionnaires communs. Ainsi, lors de sa présentation devant le CSA le 23 mai 1991, c’est un consortium renouvelé que Canal Enfants présente, avec Canal J devenant le principal actionnaire de ce nouvel ensemble, aux côtés de Canal+, Antenne 2, des câblo-opérateurs et de Bayard Presse. Seule la CEP, initiatrice du premier montage financier, se retire du projet.

Ce projet est finalement retenu par le CSA, deux mois plus tard, avec la promesse d’une programmation composée à 35% de fictions, 15% de dessins animés, 10% de documentaires, et surtout 40% de jeux et productions originales.

Canal J, pour s’implanter dans les foyers, mise sur un abonnement à 85 francs par mois, accessible via le décodeur Canal+, avec un programme diffusé de 7 h 30 à 21 h 30, devant démarrer au plus tard à partir du 15 décembre 1990.

Des obstacles nombreux


Cependant, plusieurs obstacles entravent la diffusion de Canal J sur les satellites TDF et le réseau terrestre. En 1989 et 1990, les satellites français font face à trois pannes, réduisant leur capacité d’émission : quatre des douze canaux initialement disponibles deviennent inutilisables. L’avenir des satellites TDF semble compromis. André Rousselet, président de Canal+, déclare alors dans un entretien au Figaro : « rien n’est de nature à nous rassurer pleinement, aujourd’hui, sur le sort des huit autres tubes encore en état de marche » et demande au CSA, un droit de préemption systématique” sur les canaux encore valides.

Canal J pose également ses conditions au CSA, affirmant que dans ces circonstances, « l’équilibre économique et financier de l’entreprise n’est plus assuré ». La chaîne souhaite notamment une augmentation de la puissance de son émetteur hertzien sur Paris pour couvrir aussi la grande couronne, ainsi qu’une amélioration des émetteurs dans les 22 villes de province où elle doit être diffusée. De telles mesures lui permettraient, selon elle, d’ajouter 5 à 6 millions de Français à son réseau actuel.

La chaîne propose alors d’étaler sa diffusion sur plusieurs mois : l’émission de trois heures de programmes quotidiens entre 16 h 30 et 19 h 30 sur le réseau hertzien et une préfiguration de ses programmes définitifs en journée sur le câble et le satellite avant un démarrage “classique” le 30 mars 1991.

Cependant, les négociations tarifaires avec TDF n’aboutissent pas, la chaîne pointant des conditions « qui ne seraient pas rentables » sur le réseau hertzien. « Il n’est pas logique que TDF nous propose une diffusion sur TDF1 – TDF2 au même tarif que Canal Plus (12 millions de francs par an) qui diffuse plus de programmes que Canal J et sera en tête de liste pour les priorités de sécurisation en cas de nouvelles pannes du satellite », plaide Pierre-Henri Chauveau, le directeur général de la chaîne pour enfants. De plus, sur les 5 millions de foyers initialisés sur les fréquences hertziennes, seuls 4 millions pourraient correctement capter les programmes.

Du côté de TDF, on s’en tient à de stricts arguments commerciaux : « Pourquoi faire une fleur à Canal J alors que nous avons des clients potentiels prêts à monter sur le satellite », fait allusion à Canal+.

Une diffusion sur les satellites TDF qui tourne court…


Finalement, c’est sous la pression d’André Rousselet que Canal J commence ses émissions sur TDF 1/TDF 2, le 12 février 1991. Le PDG de Canal+ avait tout intérêt à voir la chaîne pour enfants monter sur ce satellite afin de constituer un réel bouquet de programmes.

Cependant, quelques jours après sa montée sur le satellite, de nouveaux dysfonctionnements conduisent Canal J à laisser son canal à sa consœur musicale, MCM. Autorisée à diffuser uniquement le soir, après les émissions de Canal J, MCM souhaite aussi émettre pendant la journée. Or, la réduction à quatre au lieu de cinq canaux utilisables sur TDF 1 et TDF 2 ne lui permet pas d’obtenir un canal plein. Sollicité par le CSA, Canal J est invité à “prêter” sa fréquence, le temps que MCM trouve de nouveaux moyens de diffusion.

Ces incidents techniques à répétition conduisent Canal J à abandonner la diffusion sur TDF 1/TDF 2 en avril 1991 et, par conséquent, à abandonner une éventuelle diffusion hertzienne, attribuée pour compenser les perspectives aléatoires de TDF 1/TDF 2. En se recentrant sur le câble, le budget prévisionnel de la chaîne se retrouve réduit de moitié, passant d’un montant de 240 millions pour un triple mode de diffusion à 100 millions de francs. Dans le même temps, André Rousselet annonce avoir entamé des négociations avec France Télécom pour gérer et commercialiser un bouquet de programmes thématiques comprenant Canal J ainsi que d’autres chaînes thématiques, “en étroite liaison avec les câblodistributeurs”, sur le futur satellite de faible puissance Télécom 2. Ces négociations s’inscrivent dans les prémices du lancement de Canalsatellite un an plus tard.

Quant au réseau hertzien abandonné par la chaîne pour enfants, le gouvernement marque très rapidement sa préférence pour la “chaîne franco-allemande” ARTE… Cela sans compter sur les difficultés économiques de la Cinq, survenues quelques mois plus tard.

Satellite de diffusion directe : kezako ?


Un satellite de diffusion directe est un satellite lourd, de forte puissance, à faible nombre de répéteurs, permettant un choix d’environ quatre à cinq canaux de 230 W environ. Il s’agissait de la solution technique retenue pour les satellites dits « nationaux » : TDF 1/TDF 2 pour la France, TV-SAT 1/TV-SAT 2 pour l’Allemagne, Marco Polo pour le Royaume-Uni, etc.

Ce choix d’une aussi forte puissance était dicté par le fait d’avoir une excellente qualité d’images, à une époque où la haute définition paraissait être l’avenir de la télévision, la réception directe avec une parabole de dimensions raisonnables et une zone de couverture extrêmement large (TDF 1/2 pouvait être reçus dans quasiment toute l’Europe de l’Ouest…).

Toutefois, les difficultés et les retards dans sa conception, le prix exorbitant demandé aux diffuseurs pour monter sur ces satellites ainsi que le faible nombre de canaux favoriseront l’émergent de satellites privés dits de “moyenne puissance” couvrant un bassin plus réduit, mais moins chers dans leur conception et permettant d’avoir un nombre de canaux plus importants pour un tarif moins élevé : 16 canaux pour le premier satellite Astra vs cinq canaux pour TDF 1.